13

 

Dix minutes plus tard, les choses s’étaient un peu calmées, car miss Peake ne se trouvait plus dans la pièce. Pas plus, en fait, que Hugo et Jeremy. Le corps d’Oliver Costello, cependant, était toujours affalé dans l’alcôve, dont le panneau était ouvert. Clarissa était étendue sur le canapé, sir Rowland à ses côtés, tenant un verre de cognac qu’il essayait de lui faire boire. L’inspecteur parlait au téléphone, et l’agent continuait de monter la garde.

— Oui, oui… disait l’inspecteur Lord. Comment ? Un accident avec délit de fuite ?… Où ?… Oh, je vois… Oui, eh bien, envoyez-les dès que vous pourrez… Oui, nous aurons besoin de photos… Oui, tout le tremblement.

Il reposa le combiné, et se dirigea vers l’agent.

— Tout arrive en même temps, se plaignit-il en s’adressant à son collègue. Les semaines passent et rien n’arrive, et maintenant le médecin de la division est parti voir un grave accident de voiture : une collision sur la route de Londres. Tout ça va entraîner pas mal de retard. Malgré tout, nous allons continuer du mieux que nous pourrons en attendant l’arrivée du médecin. (Il eut un geste en direction du cadavre.) Nous ferions mieux de ne pas le déplacer tant qu’ils n’auront pas pris les photos, suggéra-t-il. Ça ne nous apprendra rien, remarquez. Il n’a pas été tué là, on l’y a mis après coup.

— Comment pouvez-vous en être sûr, monsieur ? demanda l’agent Jones.

L’inspecteur baissa les yeux vers le tapis.

— On voit où ses pieds ont traîné, indiqua-t-il en s’accroupissant derrière le canapé.

L’agent Jones s’agenouilla à côté de lui.

Sir Rowland regarda par-dessus le dossier du canapé, puis se tourna vers Clarissa pour demander :

— Comment te sens-tu, à présent ?

— Mieux, merci, Roly, répondit-elle d’une voix faible.

Les deux officiers de police se levèrent.

— Il vaudrait peut-être mieux refermer cette porte à côté des étagères, ordonna l’inspecteur Lord à son collègue. Nous ne voulons pas subir d’autres scènes d’hystérie.

— Bien, monsieur, répondit l’agent Jones.

Il ferma le panneau de façon à cacher le corps. Au même moment, sir Rowland se leva du canapé pour s’adresser à l’inspecteur.

— Mrs Hailsham-Brown a subi un choc important, dit-il au policier. Je crois qu’elle devrait aller s’allonger dans sa chambre.

Poliment, mais avec une certaine réserve, l’inspecteur Lord répondit :

— Certainement, monsieur, mais pas avant un petit moment. J’aimerais lui poser d’abord quelques questions.

Sir Rowland insista :

— Elle n’est vraiment pas en état d’être interrogée pour le moment.

— Je vais bien, Roly, intervint faiblement Clarissa. Je t’assure.

Sir Rowland s’adressa à elle, la mettant en garde :

— C’est très courageux de ta part, ma chérie, mais je crois vraiment qu’il serait plus sage d’aller te reposer un moment.

— Cher oncle Roly, répondit Clarissa avec un sourire. (S’adressant à l’inspecteur, elle ajouta :) Je l’appelle parfois oncle Roly, bien qu’il soit mon tuteur, et non mon oncle. Mais il est toujours si gentil avec moi.

— Oui, je vois ça, répondit sèchement le policier.

— Je vous en prie, demandez-moi tout ce que vous voudrez, inspecteur, continua gracieusement Clarissa. Bien qu’en fait je ne croie pas pouvoir vous aider beaucoup, j’en ai peur, parce que je ne sais absolument rien sur toute cette histoire.

Sir Rowland soupira, secoua la tête, et se détourna.

— Nous ne vous ennuierons pas longtemps, madame, assura l’inspecteur.

Allant à la porte de la bibliothèque, il la tint ouverte, et se retourna pour s’adresser à sir Rowland.

— Voulez-vous rejoindre les autres messieurs dans la bibliothèque, monsieur ? suggéra-t-il.

— Je crois que je ferais mieux de rester ici, au cas où… commença Sir Rowland, mais il fut interrompu par l’inspecteur qui annonça d’un ton plus ferme :

— Je vous appellerai si c’est nécessaire, monsieur. Dans la bibliothèque, je vous prie.

Après l’avoir brièvement affronté du regard, sir Rowland admit sa défaite et se rendit dans la bibliothèque. L’inspecteur ferma la porte derrière lui, puis il indiqua silencieusement à l’agent Jones de s’asseoir et de prendre des notes. Clarissa ôta ses pieds du canapé et se redressa, tandis que l’agent Jones sortait son calepin et un crayon.

— Bon, Mrs Hailsham-Brown, commença l’inspecteur Lord, si vous êtes prête, allons-y.

Il prit la boîte à cigarettes sur la table près du canapé, la retourna, l’ouvrit, et regarda les cigarettes qui s’y trouvaient.

— Cher oncle Roly, il veut toujours me protéger de tout, dit Clarissa à l’inspecteur Lord avec un sourire enchanteur. (Puis, le voyant manipuler la boîte à cigarettes, elle prit un air anxieux.) Vous n’allez pas me faire subir la question extraordinaire, j’espère ? demanda-t-elle, essayant de donner à sa demande l’apparence d’une plaisanterie.

— Rien de ce genre, madame, je vous assure. Juste quelques questions simples. (Il se tourna vers l’agent.) Vous êtes prêt, Jones ? demanda-t-il tout en tirant une chaise de la table de bridge, qu’il retourna avant de s’asseoir face à Clarissa.

— Prêt, monsieur, répondit l’agent Jones.

— Bien. Mrs Hailsham-Brown, commença l’inspecteur Lord. Vous dites que vous ne saviez absolument pas qu’il y avait un corps dissimulé dans cette alcôve ?

L’agent Jones commença de prendre ses notes tandis que Clarissa répondait, les yeux écarquillés :

— Non, bien sûr que non. C’est horrible. (Elle frissonna.) Vraiment horrible.

L’inspecteur la considéra d’un air interrogateur.

— Quand nous avons fouillé cette pièce, demanda-t-il, pourquoi n’avez-vous pas attiré notre attention sur cette alcôve ?

Clarissa soutint son regard avec un air d’innocence étonnée.

— Vous savez, dit-elle, je n’y ai pas pensé une seconde. Voyez-vous, nous n’utilisons jamais l’alcôve, de sorte que ça ne m’est simplement pas venu à l’esprit.

L’inspecteur Lord bondit.

— Mais vous avez dit, lui rappela-t-il, que vous veniez de l’utiliser pour passer dans la bibliothèque.

— Oh non ! s’exclama vivement Clarissa. Vous avez dû mal comprendre.

Elle indiqua la porte de la bibliothèque.

— Je voulais dire que nous étions passés par cette porte pour aller dans la bibliothèque.

— Oui, j’ai certainement dû mal vous comprendre, observa l’inspecteur d’un air sombre. Bon, laissez-moi au moins clarifier un point. Vous dites que vous n’avez aucune idée du moment où Mr Costello est revenu dans la maison, ni de la raison qui a pu l’y ramener ?

— Non, je ne vois vraiment pas, répondit Clarissa d’une voix débordant de candeur innocente.

— Mais le fait est, malgré tout, qu’il est bien revenu, persista l’inspecteur Lord.

— Oui, bien sûr. Nous le savons, à présent.

— Eh bien, il devait avoir une raison, fit remarquer l’inspecteur.

— Je suppose que oui, convint Clarissa. Mais je ne vois vraiment pas laquelle.

L’inspecteur Lord réfléchit un instant, puis essaya un autre angle d’approche.

— Croyez-vous qu’il aurait pu vouloir voir votre mari ? suggéra-t-il.

— Oh non ! s’empressa de répondre Clarissa, je suis certaine que non. Henry et lui ne se sont jamais appréciés.

— Oh ! s’exclama l’inspecteur. Ils ne se sont jamais appréciés. Je l’ignorais. Y avait-il eu une querelle entre eux ?

Là encore, Clarissa s’empressa de répondre pour l’empêcher de s’engager dans une voie nouvelle et potentiellement dangereuse.

— Oh non ! assura-t-elle, non, ils ne s’étaient pas querellés. Henry trouvait juste qu’il ne savait pas choisir ses chaussures. (Elle eut un sourire charmeur.) Vous savez comme les hommes peuvent être bizarres.

L’expression de l’inspecteur Lord suggéra que c’était là un fait dont il ignorait personnellement l’existence.

— Vous êtes absolument certaine que Costello ne serait pas revenu ici pour vous voir ? demanda-t-il encore.

— Me voir, moi ? répéta innocemment Clarissa. Oh non, je suis sûre que non ! Quelle raison aurait bien pu l’y pousser ?

L’inspecteur Lord prit une profonde inspiration. Puis, d’une voix lente et délibérée, il lui demanda :

— Y a-t-il quelqu’un d’autre dans la maison qu’il aurait pu désirer voir ? Je vous en prie, réfléchissez bien avant de répondre.

Une fois de plus, Clarissa lui adressa un regard plein d’innocence étonnée.

— Je ne vois vraiment pas qui, insista-t-elle. Il n’y a personne d’autre, en fait.

L’inspecteur Lord se leva, retourna sa chaise et la replaça devant la table de bridge. Puis, en faisant lentement les cent pas dans la pièce, il se mit à penser tout haut.

— Mr Costello vient ici, commença-t-il calmement, et vous rend les articles que la première Mrs Hailsham-Brown avait emportés par erreur. Puis il prend congé. Mais ensuite, il revient dans la maison.

Il alla vers la porte-fenêtre.

— On peut présumer qu’il est entré par cette porte-fenêtre, continua-t-il en la désignant d’un geste. Il est tué et son corps est traîné dans cette alcôve, tout cela en l’espace d’environ dix à vingt minutes.

Il se retourna face à Clarissa.

— Et personne n’entend rien ? conclut-il en haussant le ton. Je trouve cela très difficile à croire.

— Je sais, reconnut Clarissa. Je trouve ça tout aussi difficile à croire. C’est vraiment extraordinaire, n’est-ce pas ?

— Certainement, acquiesça l’inspecteur Lord d’un ton nettement ironique.

Il essaya une dernière fois :

— Mrs Hailsham-Brown, êtes-vous absolument sûre de n’avoir rien entendu ? demanda-t-il en appuyant ses mots.

— Je n’ai rien entendu du tout. C’est vraiment incroyable.

— Presque trop incroyable, commenta l’inspecteur Lord d’un air sombre. (Il marqua une pause, puis alla vers la porte du hall et la tint ouverte.) Bon, c’est tout pour l’instant, Mrs Hailsham-Brown.

Clarissa se leva et marcha d’un pas un peu trop rapide vers la porte de la bibliothèque, mais elle fut interceptée par l’inspecteur Lord.

— Pas par-là, s’il vous plaît, lui ordonna-t-il, et il la conduisit vers la porte du hall.

— Mais je crois que je préférerais rejoindre les autres, protesta-t-elle.

— Plus tard, si ça ne vous ennuie pas, dit sèchement l’inspecteur.

Sans le moindre enthousiasme, Clarissa sortit par la porte du hall.

La toile d'araignée
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